Clin d'Oeil: Edition 5/2002
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Sentir les mouvements du bateau
Anita Widmer
Traduction: Michel Curchod
Six aveugles et malvoyants romands passionnés de sport ont passé la semaine écoulée à l’Hôtel Solsana de Saanen avec leurs cinq monitrices. Outre l’équitation, le canoë-kayak et la bouée sur le Lac d’Arnon, la promenade en traîneau sur le glacier et diverses excursions, le programme de la semaine comprenait une séance de rafting sur la Sarine.

Les participants reçoivent les dernières instructions
avant l'embarquement.
Mercredi après-midi passé, sous la pluie, la Sarine est grosse
après de fortes chutes de pluie. Les six jeunes hommes aveugles ou malvoyants
et leurs cinq accompagnantes procèdent quand même aux derniers
préparatifs pour se lancer à l’aventure sur la Sarine. Un défi
tant pour les monitrices et les handicapés que pour les deux guides Martin
Horn et Nicolas Marrau, d’Absolut Activ. Les monitrices et les malvoyants se
connaissent depuis le début de la semaine. La confiance est déjà
bien établie grâce à différentes activités:
les réactions des malvoyants sont prévisibles et les jeunes femmes
sont confiantes. Une fois que tout le monde a revêtu sa combinaison en
néoprène et s’est équipé d’un gilet de sauvetage,
d’un casque et d’une pagaie, les deux guides indiquent les places et donnent
leurs instructions. Déjà là, de premières différences
apparaissent par rapport à un rafting «normal». Si un voyant tombe à
l’eau, il lui est relativement facile de suivre les ordres du guide: saisir
la pagaie du guide ou la corde rouge. Pour un aveugle, c’est impossible. Martin
Horn, guide auprès d’Absolut Activ, explique: «Si l’un des aveugles tombe
à l’eau, Nico ou moi sautera derrière et le sortira. Les deux
embarcations resteront donc proches l’une de l’autre, afin que l’autre guide
puisse si nécessaire conduire les deux bateaux.»
Avec beaucoup de patience et de psychologie, les monitrices transmettent aux
aveugles les mesures de sécurité et les instructions. Tout doit
aller relativement vite: tête en bas s’il y a une branche basse, pagayer
en avant ou en arrière, s’asseoir dans le bateau, passer tous du même
côté – ce qui est particulièrement difficile pour des aveugles
– et revenir à la position de départ, tenir la corde, etc. On
s’exerce au sec jusqu’à ce que tout le monde sache ce qu’il faut faire
et à quel moment. Vient ensuite l’un des passages les plus difficiles:
la descente, difficile même pour des voyants, sur la berge glissante pour
embarquer dans le bateau instable. Tous ensemble, on pilote les aveugles et
les malvoyants pas à pas jusqu’au bateau – puis on peut partir. Sur les
premières centaines de mètres, on teste les instructions. Cyril,
qui connaît déjà le rafting malgré une grave déficience
visuelle, s’agenouille derrière Médéric, complètement
aveugle, l’instruit et conduit avec lui la pagaie: «Tiens la main gauche plus
haut que la droite! Quand tu sens la résistance de l’eau, c’est bon.»
Médéric a compris et se donne toute la peine possible.
Maintenant, les deux bateaux sont tout proches l’un de l’autre. Les vagues deviennent plus hautes, la rivière plus impétueuse. Avec des «hop, hop, hop» sonores, nous essayons de couvrir le bruit de l’eau et d’indiquer ainsi le rythme des coups de pagaie. Platch! Une vague nous atteint brusquement. Ce ne sera pas la dernière! Médéric exulte quand l’eau froide lui fouette le visage. Nous pagayons tantôt en avant, tantôt en arrière et devons sans cesse baisser la tête pour éviter des branches. «Allez, pagayez plus fort», nous encouragent les guides. L’éloge de l’effort suit immédiatement: «Bien joué, vous êtes une super équipe.» Une secousse traverse le bateau, nous avons touché un rocher. Par chance, je peux voir ce qui m’arrive, pensé-je, quand l’eau se dresse devant moi et s’abat de plein fouet dans le bateau. Je regarde autour de moi: tout le monde est-il encore dans le bateau? Soulagée, je constate que personne n’est tombé. Dans les situations critiques, les monitrices tiennent les malvoyants par le bras. «Ça vous plaît? » demande Martin en couvrant le grondement de la Sarine? «Ouiii!», lui répond-on en chœur. Souvent, un cri de joie perce le mugissement de l’eau. Impressionnés par la force de l’eau et la violence de la nature, nous débarquons à Rougemont.
Continuons, c'est cool!
(Presque) tout le monde se réjouit de recommencer. En raison du haut niveau des eaux, il était trop dangereux de faire tout le parcours jusqu’à Château-d’Œx. A la place, Absolut Activ nous offre une deuxième fois le petit parcours jusqu’à Rougemont. Médéric et Arben ne viennent pas. «Je préfère avoir la terre ferme sous les pieds», concède Arben. «J’ai eu du plaisir, mais aussi un peu peur», explique Médéric, qui a chanté pendant tout le trajet.
Chacun aborde le second parcours un peu plus calmement. L’embarquement se déroule presque avec routine. J’essaie cette fois de fermer les yeux pour mieux comprendre les sensations des aveugles et des malvoyants et j’y échoue lamentablement. Dès que le danger se rapproche, que la rivière devient plus impétueuse, le grondement de l’eau plus fort, j’ouvre automatiquement les yeux. «Notre intuition est plus prononcée que celle des voyants. Nous sentons les mouvements du bateau», expliquent les aveugles et les malvoyants. «Si le bateau monte avec la vague, il redescend aussi», dit l’un d’eux laconiquement. Il est difficile d’entendre ce qui vient. «Continuons, c’est cool», se dit chaque fois Thierry, aveugle, qui aime l’action autant que Mickaël, malvoyant. Et bien que le courant de la Sarine soit encore plus fort la seconde fois et que le parcours soit encore plus rapide, la seconde descente a été moins impressionnante, moins spectaculaire. Les aveugles et les malvoyants sont d’accord: «On savait déjà ce qui nous arriverait», expliquent-ils.
(Tiré du "Anzeiger von Saanen" du 23 juillet 2002 avec l'autorisation de l'auteure)
